
La Vie au Ranch est votre premier long métrage de
plus d’une heure après deux courts et un moyen. Est-ce un projet récent
ou le scénario a t-il été écrit plus tôt, puisque le film semble
s’inspirer d’un moment de votre vie ?
L’écriture a débuté en 2007 de
manière assez naturelle mais l’idée est plus ancienne car déjà mise en
scène dans un premier court, La Tête dans le vide, dans lequel on
retrouvait les trois principales protagonistes interprétées par
moi-même et deux amies au Ranch, chez moi, autour d’une histoire de
coup de fil réellement vécue.
L’histoire de ce film
semble très
personnelle, presque intime, avez-vous réellement vécu toutes ces
situations dans votre propre vie ?
Oui, mais certaines situations
ont été transposées car je ne voulais pas non plus trop coller à ma
réalité, par exemple j’ai failli partir à Berlin mais je ne l’ai pas
fait comme dans le film, je me suis arrêtée dans le 14e arrondissement…
Les choses sont aussi assez différentes car le groupe de filles que
j’ai choisi pour l’interprétation existait déjà, elles m’ont donné un
peu de ce qu’elles étaient et m’ont aidé à me détacher de ma propre
histoire, au final c’est un mélange de réalité et d’adaptation. Je
choisis des gens qui ne sont pas comédiens mais qui me ressemblent au
moment où je vivais à cet âge, je les mets en situation et j’aime
qu’ils s’approprient mon histoire, c’est une façon de m’en débarrasser,
de m’en déposséder, d’évacuer quelque chose en disant voilà, ce sont
des périodes que j’ai vécu, elles appartiennent à tout le monde et à
personne à la fois.
Et ensuite vous passez
à autre chose…
Oui,
pour le moment tout s’est fait assez spontanément et à chaque fois il y
a un lien, les derniers plans de mes films annonçant le suivant.
Pendant le tournage j’ai l’impression d’avancer personnellement et dans
ma mise en scène, je me projette toujours à la fin d’un film vers le
prochain, malgré moi.
Avez-vous écrit le
scénario de manière
très précise ou avez-vous laissé une part d’improvisation aux
comédiennes pendant le tournage ?
Il n’y a aucune improvisation au
tournage et le scénario a été construit en plusieurs étapes : j’ai
d’abord écrit un séquencier qui collait à ma vie et lorsque l’on voit
le film aujourd’hui on retrouve toutes les scènes de ce séquencier,
avec quelques dialogues supplémentaires que j’avais repêché dans mes
archives personnelles. Ensuite, lorsque j’ai trouvé le groupe, j’ai
réadapté le scénario aux filles, qui sont de vraies amies dans la vie.
L’étape suivante a été de créer un dispositif d’écriture qui mette en
situation le groupe dans les scènes préparées du séquencier, de tout
enregistrer pendant des heures de répétition en leur donnant des pistes
de travail et en leur expliquant la narration. A partir des 4 à 5
heures de son captés sur chaque scène, j’ai récupéré les moments les
plus intéressants et les plus drôles et je les ai montés avec un
logiciel de son. La bande son ainsi créée était copiée sur CD puis
distribuée aux filles qui apprenaient par coeur leur texte à partir de
ce support. Le groupe étant constitué comme un corps, il est important
pour moi que les phrases s’entrecoupent, se chevauchent, qu’il y ait
une simultanéité maitrisée du son et des dialogues. Les filles
n’avaient plus alors qu’à répéter ensemble le CD, au même titre qu’une
partition ou une chanson. Je préfère que ce soit bien préparé plutôt
que de filmer en continu et de faire des impros au moment du tournage,
ça n’est pas mon truc.
Le montage était donc
déjà bien avancé avant même le tournage !
En
effet, il a été assez rapide mais il restait tout de même un certain
nombre de coupes à faire, pour que le film ne dure pas 5 heures… Je
travaille avec le même monteur depuis le début, il me connait très bien
et nous ne revenons jamais en arrière, ce qui est un véritable gain de
temps. Nous ne profitons pas du montage numérique et continuons de
travailler à l’ancienne !
Au début du film, le
spectateur est
complètement intégré à l’action mais dispose de peu de pistes pour
identifier les personnages. Qui est vraiment le personnage principal de
cette fiction ?
C’est vrai que le spectateur est jeté dans la fosse
au lion, un peu perdu, il ne sait pas qui est qui. La bande agit comme
le premier personnage du film et personne ne peut vraiment s’en
dégager. Le ranch est à la fois le cocon et le carcan du groupe. Mais
c’est surtout l’histoire d’un départ, celui de Pam, le mien. Parfois ça
se passe en douceur et tout va bien, dans mon cas la rupture a été plus
brutale. Dans la bande il y a quelque chose de chaud, de doux, de
rassurant mais en même temps ça devient vite insupportable et
étouffant, provoquant l’idée de rupture.
On sent dans le film
le
moment où se précise cette idée, lorsque les filles partent dans les
montagnes auvergnates. Cette escapade est-elle une forme de respiration
?
Je ne l’ai pas pensé en tant que respiration mais
lorsque j’ai
commencé à me disputer avec mes amies nous sommes parties dans cette
maison de campagne et la tension était davantage due au silence. A
partir du moment où il n’y a plus le flot incessant de leur vie
parisienne, elles se retrouvent faces à elles même et cela devient
angoissant. Elles sont détachées de leur environnement habituel, avec
leurs codes, leurs private joke et toujours ce même truc qui tourne en
boucle. Le fait de les déplacer dans d’autres contextes crée des
problèmes, des incompréhensions, des conflits. C’est peut être aussi un
soulagement pour le spectateur de sortir de leur vacarme épouvantable à
partir du moment où Pam dit qu’elle n’en peut plus de la vie au Ranch.
Quelque chose se dégonfle, quelque chose est mort et pour moi c’est
comme si je commençais un deuxième film.
C’est donc à ce moment
que se dégage le personnage fort du film ?
Pam
se distingue alors comme personnage puisqu’elle quitte le groupe mais
elle n’a pas encore les armes pour en devenir vraiment un, il lui reste
du chemin à parcourir. Elle souffre du fait que les autres n’acceptent
pas ses différences, elle est plus trash, plus fragile, elle se cherche
encore, c’est ce que j’ai voulu exprimer en lui donnant ce rôle
d’artiste dans les derniers plans à Berlin. Quelque chose est un peu
bâtard pour elle dans cette fin de film, c’est ce qui m’intéresse car
ça prépare aussi le prochain film de façon toujours très spontanée,
comme une forme de suite avec d’autres personnages, qui collera à
d’autres périodes de ma vie.
(propos recueillis par Vincent Courtois)
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